Le blog juridique de Jean Belotti

Ethique, sagesse et raison d'Etat

Le 27/02/2003, par Jean Belotti, dans Public / Transport.

Vos réactions...

   

L'humanité ne s'est pas encore remise du choc de l'horrible tragédie du 11 septembre 2001 alors que, récemment, une attaque terroriste a pris pour cible un pétrolier français et, tout dernièrement, c'est une voiture piégée qui a volatilisé et incendié une boîte de nuit à Bali.

Ces odieux attentats ne doivent pas en occulter d'autres, comme par, exemple, celui ayant - à l'instigation des services secrets libyens - provoqué l'explosion d'un DC10 d'UTA, le 19 septembre 1989. L'avion assurait le vol Brazzaville - Paris, via N'djamena. Cet attentat a fait 170 victimes (de 17 nationalités, dont 53 Français), dans le désert du Ténéré, au Niger.

Six hauts responsables des services secrets ou de la diplomatie libyenne (dont le beau-frère de Kadhafi) ont été condamnés à une peine de prison à perpétuité par la Cour d'Assises de Paris, lors d'un procès par contumace en 1999. Un mandat d'arrêt international a été délivré contre eux. La décision pénale de la Cour d'Assises a été rendue au nom du peuple français, mais elle n'a pas été exécutée.

Or, c'est précisément pendant cette période de reprise des attentats terroristes qu'un pas important vient d'être franchi dans le rapprochement entre la France et la Lybie, plus précisément le 21 octobre, jour où une Commission mixte s'est réunie à Paris, en vue de fixer les grandes lignes de la coopération bilatérale entre des deux pays. Pour le monde de l'aéronautique, ce rapprochement politique pose un problème, que je qualifierai d'aéroéthique (a).

Les médias, bien évidemment, ont cité l'événement. Un de mes lecteurs me dit "Regardant les informations télévisées, j'ai été très choqué par l'importance de la révérence faite par notre ministre des affaires étrangères lorsque ce dernier a serré le main du Colonel Kadhafi. Ne quid nimis (b)". En fait, ce qui peut être pris pour une allégeance n'est qu'un comportement classique dans la plus pure tradition diplomatique, traduisant clairement un désir de créer des conditions de détentes propres à l'élaboration d'une nouvelle ère de coopération.

Cette conjonction d'attentats et de reprise de contact de la France avec la Libye - et, surtout, pour ce qui nous concerne, de l'ouverture, par une compagnie aérienne française, d'une ligne aérienne - a, aussitôt, déclenché une vive émotion, non seulement auprès des familles des victimes et du personnel navigant, mais, également, auprès de plusieurs de mes lecteurs. Ces événements imposaient donc une réponse aux questions posées.

Les réactions

Les familles des victimes de cet attentat ont été choquées et indignées par la visite officielle d'un ministre libyen en France et par la normalisation des relations diplomatiques entre la France et la Libye, alors que l'attentat qui les a frappées le 19 septembre 1989 reste impuni, à ce jour. Le 21 octobre, elles ont donc manifesté pour dénoncer la tenue de ce rapprochement, perçu comme un "arrangement d'Etat" et une trahison, au mépris de la douleur et des droits des familles. Les commanditaires et les exécutants de ce crime impuni sont toujours en place et n'ont jamais montré le moindre regret. C'est la raison principale pour laquelle ce rapprochement contre nature suscite autant d'amertume.

Quelques 50 personnes proches des victimes, dont des Britanniques et des Italiens, se sont donc retrouvées et ont déployé - près du ministère des affaires étrangères - une banderole de 10 mètres mentionnant les noms des victimes. Elles entendaient ainsi exprimer leur mécontentement de voir des officiels libyens en France, alors:
- qu'à la suite de cet attentat (le plus meurtrier perpétré contre la France) est resté impuni, après avoir causé la mort de 170 innocents, dont de nombreux enfants,
- que des familles entières ont été meurtries,
- qu'il n'y a eu, ni véritable reconnaissance, ni véritable réparation.

Quoi de plus normal qu'après le choc de l'attentat, la longue et pénible enquête, la frustration d'un procès par contumace et une décision de justice non suivie d'effets, la venue officielle en France d'un ministre libyen et de sa délégation soit ressentie, comme une provocation insupportable!

Quant au personnel navigant français, il a profondément été choqué et a considéré que, dans le contexte actuel, cette démarche correspondait à une provocation insupportable. "Nous avons tous perdu des collègues, des amis ou même des membres de notre famille" déclare un de ses représentants. Une déclaration émouvante du SNPL (c), datant de 1999, mérite d'être lue et relue (d), alors qu'aujourd'hui, ce même Syndicat reste bien muet aussi bien sur le rapprochement Franco-Libyen que sur l'ouverture d'une ligne aérienne régulière.

La raison d'Etat que la raison ignore

"Nous sommes engagés dans la définition d'une relation que nous voulons marquer du sceau du dialogue, après une longue période de crise et d'incompréhension (...) pour surmonter avec responsabilité et lucidité les épreuves du passé", a déclaré notre ministre des affaires extérieures.

La politique étant indissociable de l'économie, il est tout à fait concevable que des Etats entretiennent, entre eux, d'excellentes relations. La finalité est d'en retirer certains avantages, comme, par exemple:
- pou l'un, avoir accès à une source d'alimentation en pétrole,
- pour l'autre, élaborer des accords de coopération dans plusieurs secteurs (l'université et l'enseignement du français, l'eau et l'environnement, la valorisation du patrimoine naturel et archéologique et le tourisme, etc..).

Adam Smith y avait déjà pensé, il y a plus de deux siècles (e).

Ces interventions sur l'échiquier des richesses mondiales s'inscrivent donc, tout naturellement, dans une stratégie commerciale bilatérale et dans l'intérêt des parties en présence. Cela étant admis, il n'en reste pas moins que la réconciliation ne pourra être effective que lorsque l'abcès aura été complètement vidé, ce qui n'est pas le cas de la Lybie.

En effet, les relations ont été rompues depuis vingt ans, en raison notamment des conflits au Tchad, de l'attentat contre l'avion d'UTA et de l'organisation ou le financement par la Libye de nombreux attentats terroristes dans plusieurs pays. C'est ce qui provoqua la mise en place, jusqu'en 1999, d'un embargo voté à l'ONU.

Si la Libye a montré clairement - selon des sources diplomatiques - sa volonté de renoncer à l'action violente clandestine; si la Libye, riche pays pétrolier, recherche aussi des investisseurs pour développer ses infrastructures et souhaite accroître ses échanges commerciaux avec la France, elle doit montrer "patte blanche" quant à ses relations avec le terrorisme international.

Mais ceci semble difficile à prouver, compte tenu que les responsables politiques de 2002 étant pratiquement les mêmes qu'en 1989, ce sont donc eux qui ont décidé, organisé et perpétré tous ces attentats, dont celui de l'explosion en vol du DC-10 d'UTA.

En s'engageant à indemniser les familles qui ne l'ont toujours pas été, les autorités libyennes ont ainsi reconnu leur responsabilité, mais il faut aller plus en avant dans les actes. Il conviendrait donc, au préalable, de s'assurer que ces autorités ont effectivement la volonté de soigner efficacement le mal. En clair, cela conduirait à s'assurer que lesdits dirigeants ne couvriront plus les cellules d'extrémistes et accepteront que les terroristes reconnus coupables de la mort de centaines d'innocents soient livrés à la justice internationale. Telle est la demande des familles: "Les condamnés doivent payer leur dette et purger leur peine, à moins qu'ils ne préfèrent venir répondre de leurs actes lors d'un procès contradictoire au Tribunal Pénal International ou en France, mais pas par contumace".

En conclusion, il apparaît que la normalisation des relations franco-libyennes ne pourra pas se faire sans que soient prises en considération les revendications et préalables précités. Sinon, faudrait-il, alors, croire que la raison d'Etat, le fait du Prince, qui font fi des règles usuelles de droit, ne respectent même pas une éthique des plus élémentaires?

L'histoire nous rappelle - avec les Accords de Munich - que la faiblesse est, à terme, exploitée par les dictateurs et se trouve à l'origine de plusieurs génocides et guerres meurtrières.

Alors, formons le voeu que la normalisation inévitable des relations internationales et économiques prenne en compte cet épineux problème.

Une desserte de Tripoli par une ligne aérienne française

La presse nous informe qu'Air Lib a du plomb dans l'aile. Malgré tous les efforts de son Président, cette compagnie n'arrive pas à décoller pour atteindre un régime de croisière stable. L'inquiétude du personnel va, grandissant, quant à la pérennité de l'entreprise (f).

Pour se refaire une santé et sortir du rouge, on apprend qu'elle a jeté son dévolu sur l'Afrique. Après avoir ouvert une desserte vers Alger puis, une ligne vers Tripoli, la compagnie veut desservir Ouagadougou, Abidjan et Bamako, avec, en poche, un avis favorable du CSAM (g) dans l'attente de la décision finale du gouvernement français, qui accorde ou refuse les autorisations. Le ministère des transports ayant affiché sa volonté d'en finir avec la politique de soutien qui prévalait jusqu'alors, tranchera-t-il favorablement ?

L'évocation de la suppression de près de 1.300 emplois, voire la liquidation de la compagnie sont-elles des hypothèses recevables ? Impossible de répondre à de telles questions sans posséder l'ensemble des données.

En revanche, un bref commentaire peut être fait pour ce qui concerne la desserte de Tripoli. Il y a de nombreuses années, le gouvernement français avait imposé à Air France cette desserte. Le très faible taux de remplissage avait conduit son Président - homme pragmatique ayant voulu séparer les comptes d'exploitation des lignes commerciales de celles qui ne l'étaient pas - a demander une compensation de l'Etat pour cette ligne de prestige, déficitaire.

Alors, la question de fond est désormais la suivante: La desserte de Tripoli permettra-t-elle à Air Lib de refaire surface ? Sachant que l'équilibre d'exploitation n'est atteint - de nos jours - que lorsque le coefficient de remplissage dépasse les 70%, comment peut-on espérer, à court terme, se rapprocher de ce seuil de pérennité? Comment imaginer, qu'à court terme et dans le contexte actuel de tensions internationales, la demande de voyages d'affaires et de tourisme se développe aussi vite entre les deux pays?

Il devrait donc, logiquement, en résulter une exploitation déficitaire qui ne pourrait être compensée que par une subvention de l'Etat.

Ne serait-il pas préférable de tourner les yeux, par exemple, vers les Antilles? La desserte des DOM-TOM ne permettrait-elle pas à Air Lib d'obtenir des aides d'Etat vers l'Outre-mer? Cela étant dit, dans cette hypothèse, la première erreur serait de se lancer dans une exploitation du type "low price". En effet, pour pratiquer un tel type de service, il est absolument nécessaire d'avoir une structure adaptée, permettant des coûts réduits, ce qui, de toute évidence, n'est pas le cas d'Air Lib, ni d'aucune autre compagnie française.

En revanche, des dessertes régulières des Antilles devraient permettre - avec les tarifs habituellement pratiqués - d'assurer des recettes régulières tout en répondant à la demande qui, actuellement, est insatisfaite. Un lecteur m'informe qu'ayant demandé deux réservations pour les Antilles, le 20 novembre, il a appris qu'aucune place n'était disponible - aussi bien à destination de Pointe à Pitre que de Saint- Martin - avant le 30 du même mois! On voit donc que la présence d'une compagnie sur ces dessertes ne pourrait même pas être qualifiée de concurrente, mais de complémentaire, pour la plus grande satisfaction de la clientèle.

— *** ---

En conclusion, si la mémoire collective est volatile, il convient de tendre l'oreille aux légitimes revendications de ces familles et, à une époque où l'on parle "d'urgences nationales", de s'interroger sur la place qui sera réservée à l'éthique et à la déontologie les plus élémentaires.

Ici comme ailleurs, le passé nous aide à comprendre l'avenir…

Espérons que dans l'affaire qui nous préoccupe, nos hommes politiques, dans leurs actes, s'inspireront d'Aristote qui démontra clairement que l'éthique doit être le complément naturel de la politique (h). "Le bonheur consiste donc, non pas dans la vertu même, mais dans l'activité ou la fonction conforme à la vertu, et à la vertu la plus excellente de toutes, la sagesse" (i).

Jean Belotti

(a) - De même que la bioéthique signifie l'éthique médicale, disons que l'aéroéthique signifie l'éthique de l'aérien et plus spécifiquement du transport aérien, qui concerne les principes des fondements de la morale, des règles de conduite.

(b) - "Rien de trop"; "Point trop n'en faut", traduisant que l'excès en tout est un défaut.

(c) - Syndicat National des Pilotes de Ligne

(d) - Principaux extraits du discours prononcé par le représentant du SNPL dans le cadre d'une cérémonie à l'Hôtel National des Invalides, à Paris, le 19 septembre 1999. Cet article est paru en décembre 1999 dans le numéro 9 (page 3) de la revue éditée par l'association SOS attentat "Paroles de victimes", relatant le 10ème anniversaire de l'attentat contre le DC 10 d'UTA.
"Lorsque nous nous sommes rendus à l'ONU à New York, c'était avec l'espoir d'y être entendus. Nous venions y exprimer notre indignation face à la possible absolution d'un crime qui nous hante tous.
Très mal à l'aise, à bout d'arguments, le numéro 2 de l'organisation, fait inhabituel chez un diplomate, commit une indiscrétion qui le soulagea du poids de nos reproches. Il nous montra le courrier dans lequel les plus hautes autorités de l'Etat français déclaraient que notre pays ne s'opposerait pas à la suspension de l'embargo, estimant - ce sont leurs mots - que la Libye avait rempli ses engagements envers la France.
Le moment est donc venu pour le Président de la République et le Premier Ministre de nous éclairer sur la nature des raisons, ou plutôt des intérêts qui poussent aujourd'hui la France à cette lâcheté.
Au nom des valeurs qui furent fondatrices de leurs programmes électoraux, Jacques Chirac et Lionel Jospin nous doivent, et plus particulièrement vous doivent des explications.
Le moment de l'absolution était pourtant particulièrement mal choisi, alors qu'un jury de magistrats professionnels a reconnu coupables de ce crime six hauts responsables lybiens, dont le propre beau-frère de Khadafi.
En un mot, tandis que des présomptions de culpabilité entraînent une sanction, l'acquisition de certitudes autoriserait la levée de cette sanction. Que cache une telle logique ?
Monsieur le Président de la République, la vitalité d'une démocratie n'est-elle pas tout entière contenue dans l'implacable condamnation de la barbarie ? N'était-ce pas le sens donné à vos nombreuses interventions télévisées contre Milosevic ?
Lorsque pareil exemple est donné au plus haut niveau de l'Etat, nul ne s'étonnera qu'il puisse être ensuite imité.
Si le Président d'Air France, Monsieur Spinetta, nous a donné l'assurance que nos avions ne se poseraient pas en Libye, en revanche, le Président de la compagnie Air Liberté a sollicité du Conseil Supérieur de l'Aviation Marchande l'autorisation d'ouvrir la ligne Paris/Tripoli.
Selon le mot d'un ancien ministre, nous serons une fois de plus invités à "tourner la page". Il nous faut tous nous rendre à une évidence: ceux qui nous gouvernent aujourd'hui sont plus aptes à tourner les pages qu'à les écrire… Nous ne devrons, une fois encore, ne compter que sur nous-mêmes. Notre communauté des navigants ne manquera pas à son devoir moral et s'opposera à ce qui serait une trahison envers vous. Tout cela nous touche de beaucoup trop près pour que quelqu'un puisse tabler sur notre passivité, douter de notre détermination.
Chaque fois que l'Afrique défile sous les ailes de mon avion, il m'est impossible de me soustraire à l'évocation du vol UT 772. Je sais que beaucoup de navigants éprouvent la même peine. Dans le bâtiment des opérations aériennes d'Air France, il ne se passe pas un seul jour sans que des mains anonymes fleurissent la plaque commémorative dédiée au souvenir de vos proches. Des fleurs du monde entier y témoignent à quel point leur absence nous pèse. Nous avons le sentiment d'appartenir à la même famille.
C'est sans doute la raison pour laquelle, aujourd'hui, nous nous sentons si proches de vous. Nous tenions à vous le dire".

(e) - Adam Smith., économiste anglais. ".. La richesse des Nations' (1776).

(f) - Voir ma chronique de mai 2001: "Un krach dans le Transport Aérien".

(g) - CSAM: Conseil Supérieur de l'Aviation Marchande

(h) - Politique: gestion des affaires de la cité

(i) - Aristote, dans Ethique de Nicomaque, Traduction G. Rodier, I.X. Delagrave, 1877.

© 2003 Net-iris & Jean Belotti

   

Commentaires et réactions :


 Fiche de Jean Belotti

Profession : Consultant aéronautique
Société : Ancien pilote de ligne
Docteur d'Etat es-sciences économiques

Blog ouvert le : 08/12/2000
Nombre d'articles publiés : 43

Ses publications antérieures au 27/02/2003 :


Ses dernières publications au 26/10/2014: