Le blog juridique de Raphael Piastra

De l'indécence présidentielle

Le 05/07/2010, par Raphael Piastra, dans Public / Droit Administratif.

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Cela prendrait un ouvrage entier, promis d'ailleurs à être un best-seller, si l'on recensait l'intégralité des faits et gestes de l'actuel locataire de l'Elysée que la décence réprouve.

Attention, nous nous contenterons ici de cibler la décence au sens figuré, c'est-à-dire en évitant tout ce qui touche aux aspects de la vie privée.

La décence républicaine c'est en quelque sorte celle qui a trait à une certaine idée de la fonction présidentielle, au respect de certains principes, à une certaine hauteur de vue et de comportement. Cette décence est, selon nous, bien résumée par le général de Gaulle dans ses Mémoires de Guerre : "au sommet des affaires on ne sauvegarde son temps et sa personne qu'en se tenant méthodiquement assez haut et assez loin".

L'actuel chef de l'Etat a fait montre de cette indécence dès le Fouquet's du soir de l'élection jusqu'à la réception, toutes affaires cessantes, de Thierry Henry voici peu. Entre les deux nous avons toute une série d'épisodes révélateurs. Cela commence dès l'automne 2007, avec l'augmentation de 173% du salaire élyséen. Même si par rapport à ses homologues européens le président français n'était pas le mieux payé (et ne l'est toujours pas), cette augmentation, notamment par sa soudaineté, fut vraiment inopportune. Et que dire également du train de vie de l'Elysée qui, même sous couvert d'une louable transparence, affiche depuis le printemps 2007 une nette tendance à l'augmentation (ex : Garden party 2009 chiffrée à 732826 euros, un record). Le député René Dosière s'emploie à le démontrer (L'argent cachée de l'Elysée, Seuil, 2007).

Nous avons eu ensuite le fameux "descend si t'es un homme" adressé à un docker en colère (lequel, pour la petite histoire, est effectivement descendu en vain, retenu par un cordon de sécurité…). Il y a eu aussi le "casse-toi pauvre con", adressé à un homme mais en vérité à tous les français, au Salon de l'Agriculture. Il y a aussi la compassion, malsaine, souvent exprimée à des familles de victimes de crimes, reçues à l'Elysée, à grand renfort médiatique. Il y a encore cette fâcheuse tendance à parler des affaires intérieures de la France à l'étranger. Tout comme celle qui horripile aussi bien à Berlin qu'à Londres, consistant à toucher son interlocuteur lors des rencontres officielles. Et que dire, dans un autre domaine, de ce directeur de la sécurité publique de Corse, débarqué sine die par le président lui-même, car il n'avait pas assez bien défendu la propriété de son ami Christian, Clavier. Rappelons que c'est sur un simple appel téléphonique que ce dernier a mobilisé le premier.

On pourrait ainsi multiplier les exemples de cette indécence présidentielle. Elle se symbolise aussi par une gesticulation quasi permanente sur presque tous les sujets et des décisions à l'emporte-pièce, aux antipodes de la hauteur exigée par la fonction et que savait pratiquée ses prédécesseurs. Il existe certainement un point médian entre le "roi fainéant", que N.Sarkozy reproche inélégamment à ses devanciers, et l'hyper présidentialisme à tous crins qu'il développe depuis son arrivée.

Tout commença donc, on l'a dit, lors d'une réception au Fouquet's parfaitement décrite par A. Chemin et J.Perrignon dans "La nuit du Fouquet's" (Fayard, 2007). Même s'il n'est pas encore en fonction, cette fête en dit très long sur la conception qui va être celle du nouvel élu : "argent, famille et Amérique". Nouvelle devise républicaine ? En tout cas l'électorat populaire qui s'est reporté sur N.Sarkozy ne partage certainement pas ses "valeurs". Imagine-t-on une seule seconde, un de ses récents prédécesseurs agir de la sorte ? Quant aux plus anciens, c'est encore plus inenvisageable (de Gaulle, par exemple, qui s'était fait installer un compteur électrique dans ses appartements élyséens pour que l'Etat ne paye pas...).

La dernière étape en date, on l'a dit, c'est la réception de T. Henry dès son retour d'Afrique du Sud.

Sur un simple coup de portable, ce dernier a eu droit à un entretien privé, alors que dans le même temps des millions de françaises et de français défilaient dans la rue pour défendre leur retraite…. Pour la petite histoire c'est un Espace Renault de la République française, avec escorte, qui est venu chercher l'ex-capitaine des nuls aux pieds de la passerelle. Et il a filé à toute allure vers l'Elysée, avec des infractions au code de la route qui auraient valu une annulation de permis à tout autre citoyen... Que d'honneur pour un loser ! Le président a donc eu, ce jour là, plus de considération pour un joueur qui a participé du déshonneur de la France, que pour les manifestants d'une cause légitime. C'est on ne peut plus indécent mais c'est aussi une faute politique majeure.

Nous relisions voici peu le livre de François Léotard (ex- proche de N. Sarkozy) "Ça va mal finir" (Grasset, 2008). Deux ans après sa sortie, il est toujours d'actualité notamment quant à sa couverture. On y voit l'actuel chef de l'Etat portable à l'oreille, Ray-Ban sur le nez et Breitling au poignet. En un seul cliché tout est dit ou presque. Là encore imagine-t-on ainsi J. Chirac ou F.Mitterrand ? Même avec le meilleur montage du monde çà sonnerait faux. Tandis qu'avec l'original, pas de souci, on est dans la quintessence de ce qu'on appelle le "bling-bling". Ce phénomène de mode, inventé au milieu des années 90 par les rappeurs américains, et qui consiste à montrer le plus possible de signes extérieurs de richesse (argent, bijoux, vêtements branchés, dernier objet à la mode tel Iphone, Ipod ou Ipad). "Stade suprême d'une droite décomplexée", comme le souligne un observateur averti ?

A l'heure où, dit-on, grâce à sa compagne, Carla Bruni, le président a découvert la littérature française (il serait charmé par "Belle du Seigneur" d'Albert Cohen et par "Voyage au bout de la nuit" du controversé Céline...), il faudrait qu'il relise les grands classiques. Parmi eux nous songeons à Thucydide analysant la bataille du Péloponnèse. Il pourra y découvrir cette phrase forte : "la manifestation du pouvoir qui impressionne le plus les gens est la retenue". Et surtout la méditer...

par Raphael PIASTRA
Maitre de Conférences des Universités

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Profession : Maître de conférences en droit public
Société : Université d'Auvergne
Site web : U-clermont1.fr/

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