Le blog juridique de Raphael Piastra

Georges Vedel : in memoriam

Le 24/02/2012, par Raphael Piastra, dans Public / Droit Administratif.

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Voilà dix ans le doyen Georges Vedel disparaissait : théoricien génial il était aussi un praticien éclairé du droit.

Voilà 10 ans, le 21 février 2002, le doyen Georges Vedel disparaissait. Nous parlons ici d'un temps que les étudiants de moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre. Mais ceux qui se destinent à des études de droit public auront, tôt ou tard, à lire ici un article, là une note et très certainement ses manuels de droit constitutionnel (Sirey, 1949) et droit administratif (PUF, 1958). Les administrativistes reliront toujours avec intérêt celui qu'il a co-écrit avec Pierre Delvolvé chez Thémis. Mais comme Gorges Vedel était aussi un politiste émérite, ils fréquenteront enfin les cours de droit et science politique qu'il professa de 1950 à 1979 (tant à la faculté de droit qu'à Sci.Po).

G. Vedel est né le 5 juillet 1910 à Auch dans une famille mazamétaine. S'il n'oublia jamais ses Pyrénées natales, "lou pais" comme il aimait à dire, il eut très vite une attirance pour le pays basque voisin. Ce fut plus spécialement Bidart où il eut une résidence secondaire, Le Palombier. C'est aussi là que sa maman, dont il s'occupa fidèlement, décéda plus que centenaire.Comme a bien voulu nous l'indiquer sa fille, notre collègue Mme Lanxade, c'est au cimetière Montparnasse que repose désormais celui auquel nous rendons ici un modeste hommage.

G. Vedel eut d'abord une scolarité brillante au lycée français de Mayence, dans lequel résidaient alors une dizaine de milliers de français et où son père était militaire de carrière. Puis ce fut au Lycée de Toulouse (futur Pierre de Fermat). Après une licence de philosophie obtenue en 1929, il obtient celle de droit un an plus tard. C'est vers ce dernier domaine qu'il concentre alors ses efforts. Le premier grand moment de l'épopée vedelienne est le discours que, jeune et brillant étudiant, il prononce en 1931 lors de l'inauguration du buste d'André Hauriou à la Faculté de Toulouse. Puis il obtient son doctorat en 1934 consacré à "Essai sur la notion de cause en droit administratif" sous la direction de cet autre grand maitre, Maurice Hauriou. Enfin G. Vedel réussit l'agrégation en 1936. Il n'a que 26 ans ! C'est alors que s'ouvre à lui une magnifique carrière professorale. Une des plus brillantes du droit public français.

"Enseigner est une vocation et une passion" se plaisait à dire G. Vedel. Ainsi il professa aux facultés de Poitiers (1937), Toulouse (1939) puis Paris (1939-1979). Il le fit aussi à l'IEP de Paris, à l'Ecole des Mines et à HEC. Peut-être même qu'avant d'être chercheur, il était résolument enseignant. Combien de thèses dirigea-t-il ! Combien de jury présida-t-il ! Combien de thésards aida-t-il ! Nous en fûmes. Nous gardons précieusement la cassette d‘un entretien qu'il nous avait accordé en son domicile du Bd St Germain sur notre sujet du contreseing. Et nous pouvons l'avouer à présent, le plan suivi est assez largement inspiré des idées toujours lumineuses du doyen ! Quant à la soutenance, nous nous rappellerons toujours qu'à défaut d'avoir pu y assister, comme il l'aurait voulu, il vint au pot comme il s'y était engagé. Ce qui ne manqua pas d'impressionner autant le jury que le récipiendaire ! Enfin lorsque nous avons été qualifiés par le CNU, le lendemain des résultats nous recevions, à notre plus grande surprise, un mot du doyen nous annonçant "une bonne et heureuse nouvelle".

Mais le plus beau souvenir que nous avons est antérieur à cela et mérite d'être narré car il résume parfaitement l'homme G. Vedel. Nous étions, avec un collègue, sûr la route qui nous menait de Clermont-Fd à Aurillac au Colloque, organisé par l'Université d'Auvergne et le Conseil Général du Cantal, consacré à la présidence de G. Pompidou. G. Vedel en assurait bien sûr la présidence (grâce à lui nous avons surmonté les dissensions dans la famille pompidolienne entre balladuriens et chiraquiens !...). Nous le véhiculions donc en ce petit matin du 13 avril 1994. Au fur et à mesure que nous nous approchions du Cantal, le temps s'assombrissait fortement et devenait neigeux. Dès les premiers lacets du fameux Lioran, la route devint impraticable et nous fûmes stoppés comme de nombreuses autres voitures. "Durée indéterminée" annonça ce qui était encore la DDE ! Nous avions peur pour la pérennité du colloque qui s'ouvrait à 11h. Mais également, en tant que chauffeur, j'avais personnellement en main la destinée de notre maitre à tous. Et c'est bien ce qui m'inquiétait le plus ! Alors le doyen, qui en avait vu d'autres, alluma son cigarillo matinal et devisa, d'abord en latin, ainsi : "mes jeunes amis, rappelez vous que "tout appartient au prince sauf la pluie et le vent". On pourra désormais y rajouter la neige". Il rajouta, comme pour nous encourager, "prenons notre mal en patience, cela va s'arranger". Tout était dit ! Les dieux du ciel l'entendirent, se calmèrent et nous pûmes finalement rallier, sans encombre, la capitale cantalienne. Avec seulement une petite demi-heure de retard, nous avons pu lancer notre colloque. Sous l'égide de G. Vedel qui ne manqua pas, bien sûr, de narrer avec sa verve incomparable, nos péripéties de voyage ! Et nous n'oublierons jamais non plus l'amabilité du doyen à notre égard qui, alors que nous étions jeune chargé de TD, co-organisateur dudit colloque et auteur d'une contribution, nous encouragea autant qu'il le put. Et il se rappela longtemps cette aventure cantalienne !

Durant les deux jours dudit colloque, sa connaissance de la présidence pompidolienne fit, bien entendu, merveille. Mais nous fumes aussi quelques uns à avoir la chance de partager quelques déjeuners voire petit-déjeuner avec lui. Et là, il fut aussi fidèle à sa réputation de bon vivant qu'à celle de narrateur d'histoires hors pair !

Par la suite nous le revîmes toujours avec grand plaisir, notamment à Clermont où il répondait toujours positivement pour animer un colloque, une conférence ou bien une rentrée solennelle de notre Université.

Théoricien génial, G. Vedel était aussi un praticien éclairé du droit. Cela lui valut de siéger au Conseil Constitutionnel de 1980 à 1989. Incontestablement il marqua l'institution. Son influence sur la décision relative aux libertés universitaires (20 janvier 1983) est connue. Il fut aussi consulté de nombreuses fois par divers gouvernements, français et étrangers, et l'on ne compte plus les rapports Vedel. Le dernier en date étant celui sur des propositions de révision de la Constitution établi en 1993. Si peu suivi d'effet, malheureusement….

Il sacrifia aussi à de nombreuses tâches administratives. Il fut, évidemment, l'avant-dernier doyen de la faculté de droit et des sciences économiques de Paris (1962-1967), avant son éclatement entre Paris I et Paris II.

Bien sûr son apport au droit public français est substantiel. Ses analyses, à la fois juridiques et politiques, font de lui rien moins que le"refondateur du droit public français", comme le soulignent avec justesse MM Carcassonne et Duhamel, parmi ses illustres élèves.

Sa carrière est aussi internationalement reconnue puisqu'il fut docteur honoris causa de cinq universités étrangères. Si le droit avait eu un prix Nobel, G. Vedel en eut été honoré sans conteste. Il se contenta du Grand Prix de l'Académie des Sciences Morales et Politiques en 1985. Et puis il fut aussi Grand-croix de la Légion d'Honneur, dans l'Ordre National du Mérite, Croix de Guerre 1939-1945 et bien sûr Commandeur des Palmes Académiques.

Rappelons aussi qu'il fut élu à l'Académie Française, le 28 mai 1998, au 5 è fauteuil en remplacement du philosophe René Huyghe. C'est JF Deniau qui le reçut dans un magnifique discours, plein de cet humour dont était d'ailleurs emprunt G. Vedel. Et les propos en réponse de ce dernier furent, comme toujours, magistraux. Car, non content d'être exceptionnel sur le fond, le doyen avait aussi un merveilleux style d'écriture.

Mais celui qui est, selon nous, le plus grand publiciste français du XXe, était aussi un homme de bien, un humaniste, d'une simplicité à toute épreuve. Comme le soulignait le président Roussillon, durant l'hommage rendu lors de sa disparition par l'Université de Toulouse (février 2002), c'est "la mort d'un père et pas seulement intellectuel". Dix ans après, il manque encore notre maitre à tous. Le doyen Vedel est de ces êtres d'exception dont on ne peut se faire totalement à l'absence. On se dit qu'il nous attend peut-être "pour quelques temps, quelque part tout près, juste au coin de la rue…" (H. Scott). Pour un dernier colloque, pour un ultime cigare !

Par Raphael PIASTRA
Maitre de Conférences en Droit Public à l'Université d'Auvergne

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 Fiche de Raphael Piastra

Profession : Maître de conférences en droit public
Société : Université d'Auvergne
Site web : U-clermont1.fr/

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