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Election Présidentielle 2012 : A propos des sondages !

Le 02/03/2012, par Raphael Piastra, dans Public / Droit Administratif.

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Si les sondages ne se trompent presque jamais sur l'ordre d'arrivée des deux candidats, ils ne mesurent pas toujours la justesse de l'écart final.

Les sondages "c'est de la daube" s'exclame depuis plusieurs semaines, avec son élégance langagière coutumière, N.Sarkozy. Le principe est connu, dès que les sondages sont défavorables à un candidat, ils sont contestables. Quand ils sont bons, ce sont des indicateurs intéressants.

A chaque élection, le problème des sondages revient comme une antienne. Fiables, pas fiables ? Cela étant, comme l'a souligné Le JDD, il est inédit sous la Vème de voir, à peine deux mois avant le 1er tour, de tels écarts entre les instituts (26/2/12). Il existe bien "un gouffre" entre les instituts IPSOS, LH2, BVA et leurs homologues. On y reviendra. L'avance de F. Hollande sur N. Sarkozy oscille actuellement de 1 à 7 points. Cela représente tout de même quelques millions de voix.

Nous n'approfondirons pas là le sujet, ô combien passionnant, de la place prise par les sondages dans le façonnage de l'opinion. En 1972 P. Bourdieu estimait que "l'opinion publique n'existe pas". 40 ans après, il apparait qu'à trop multiplier les sondages en tous genres, qui la façonnent, l'illusionnent, elle est devenue une sorte de tyrannie.
A ainsi été mise en place une sorte de démocratie d'opinion qui, si elle est chère à J. Juillard, est attentatoire à notre sacro-sainte démocratie représentative. Elle est aussi, et surtout, la défaite de la pensée politique.
Sous l'ère Sarkozy, la démocratie française est pleinement devenue une "démocratie sondagière" pour reprendre le propos du professeur Rémi Lefebvre. De tous les présidents de la Vème, il est celui qui s'est le plus entouré de spécialistes en la matière (P. Giacometti ancien d'Ipsos, Patrick Buisson, ex de Minute, directeur de Publifact, et conseiller opinion très écouté de N. Sarkozy).
D'ailleurs des sondages commandés par l'Elysée ont été, financièrement, dénoncés par la Cour des Comptes, alors présidée par P. Séguin, dans le premier rapport sur le budget de l'Elysée (2009). Certains avaient été commandés sans respecter les règles de la commande publique, donc le Code des Marchés Publics (et comme par hasard auprès de Publifact…).Mais l'on s'aperçoit que tous les hommes politiques, et notamment les candidats à la présidentielle, ont plus ou moins, la sondagite aigue. Comme le relève La Fontaine "ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient atteints" !....

Sondages et prédictions électorales ?

Nous nous attacherons plutôt ici à la question de savoir s'il est raisonnable de croire dans certaines tendances que dégagent les sondages en matière de prédictions électorales. Rares sont les articles qui tentent de confronter cette affirmation aux filtres de l'analyse des scrutins antérieurs. Nous nous lançons dans cette tentative au travers des quelques chiffres que les précédentes élections présidentielles nous ont laissés. Et il s'avère que le constat est bien plus complexe que cela peut le sembler.

En consultant les évolutions des sondages de l'élection présidentielle de 2007 (notamment sur le site très complet du Monde), on constate, qu'hormis l'institut CSA, tous les instituts ont déjà établi quasi à l'identique le classement du premier tour dès la mi-janvier : 1er Sarkozy, 2ème Royal, 3ème Bayrou, 4ème Le Pen. De la même manière, tous les sondages sur l'année 2007 montrent un écart de deux à trois points entre les deux premiers candidats, sous-estimant en fait l'écart final qui sera de 5,3 points. Enfin, si on compare les sondages de second tour et le résultat final de la présidentielle de 2007, on voit qu'à partir du 15 janvier, plus aucun sondage ne donne Ségolène Royal en tête et que l'écart moyen entre les deux finalistes annoncés est d'environ 6 points, comme ce sera finalement le cas au soir du 6 mai 2007.

On peut donc valablement penser que, contrairement à ce que l'on lit souvent sur les medias, les sondages se révèlent plus fiables qu'il n'y parait, au moins pour ce qui concerne 2007. Il n'est donc pas déraisonnable de s'appuyer sur eux pour faire des hypothèses. Bien sûr, on nous rétorquera que 2002 prouve le contraire puisqu'aucun sondage n'avait prévu le sinistre du 21 avril. Pas si sûr cependant. Bien sûr, certains disent avoir senti poindre ce risque, comme le précise J. Chirac dans le 2d tome de ses Mémoires : "Seule Bernadette, qui a pris l'habitude de me communiquer les impressions qu'elle recueille en Corrèze, dans ses fonctions de conseillère générale, m'a alerté sur les risques de voir le leader du FN présent au deuxième tour". Il apparait évident que ce 21 avril 2002, personne n'avait vu (ou voulu voir) venir les choses ou n'avait voulu le dire. Les sondages disaient des choses mais pas tout, malheureusement.
Sans reprendre à notre compte la réflexion d'Alexandre Sanguinetti : « Les sondages c'est comme la mini-jupe, ça fait rêver, mais ça cache l'essentiel", il faut bien convenir que le sondage n'est qu'un instantané basé sur un questionnement restrictif. Il ne saurait donc rendre compte de la complexité de la construction de l'opinion. Si, effectivement, aucun sondage n'avait situé Le Pen aussi haut (même un sondage confidentiel le jour même du vote ne le prévoyait pas au second tour), tous les sondages mesuraient depuis déjà de longs mois que Chirac naviguait, comme dans le scrutin final, avec 2 points d'avance sur Jospin. Pour le futur vainqueur, les sondages le créditaient de 18 à 21% et il réalisera 19,9%. Pour le grand battu de 2002, les sondages variaient depuis avril entre 17 et 19%. Il fera un peu moins à 16,2%.

Il faut remonter à 1995 pour trouver des sondages qui fluctuent dans la détermination des deux finalistes que seront finalement Chirac et Jospin. Mais, là encore, les sondages affichaient quand même des tendances qui seront avérées. Si on évacue deux sondages atypiques, Jospin figure toujours, dans l'année qui précède le scrutin, dans une fourchette de 20 à 24% d'intentions de vote alors qu'il réalisera 23,3%. De même, l'ensemble Chirac-Balladur se situe entre 38 et 44% pour finalement s'établir à 39,4%. Mais là encore, les sondages évalueront Le Pen en deçà de son score final de 15%.

Pour finir dans l'analyse des situations antérieures, nous pourrons aussi remarquer que les estimations de second tour de 1995 placent toutes Chirac en tête avec un score variant de 51 à 58% (sauf un cas d'exception à 60% - Source TNS-Sofres) alors que le résultat final sera de 53,3% pour Chirac.

Une tendance se dessine

Que pouvons-nous donc tirer de cette litanie de chiffres ?

Qu'à l'exception du phénomène Le Pen que les sondages n'ont jamais pu pleinement évaluer (le sous-estimant en 2002, le surestimant en 2007), ceux-ci rendent assez fidèlement compte des rapports de force existant entre les représentants des courants politiques républicains traditionnels. La seule altération de ce constat concerne la répartition des intentions de vote entre Chirac et Balladur tenant au fait que ces deux candidats piochaient dans le même panier électoral. Notre deuxième observation concerne l'analyse des écarts entre les représentants principaux de la gauche et de la droite.
Si les sondages ne se trompent presque jamais sur l'ordre d'arrivée des deux candidats, tant au premier qu'au second tour, ils ne mesurent pas toujours la justesse de l'écart final, en le sous-estimant comme entre Sarkozy et Royal au premier tour de 2007, ou en le surestimant comme entre Chirac et Jospin au second tour de 1995.

N'oublions pas, cependant, que les sondages ne sont qu'un instantané de l'opinion et que leurs fluctuations suivent l'évolution normale des campagnes des candidats, de leur exposition variable dans les médias, mais aussi de leurs erreurs de communication ou de la réussite de telle ou telle prestation médiatique. Cependant, en lissant les sondages, selon les instituts et le temps, on peut constater rétrospectivement, chiffres à l'appui, que les sondages donnent une photographie assez réaliste de l'état de l'opinion et conservent, au prix d'une certaine prudence, une certaine valeur prédictive.

On parle enfin de cristallisation pour caractériser ce moment dans la campagne où les positions s'établissent et où elles ne varieront plus beaucoup. Cette cristallisation tient souvent à la période où sont installés dans la campagne les principaux candidats et où ils ont communiqués sur leur programme. C'est parce qu'il est au plus mal dans les sondages que le Président sortant repousse le moment de se déclarer afin de repousser la cristallisation et se donner peut-être une perspective de dernier rebond. Mais, n'y a-t-il pas une limite en la matière et, s'il tarde trop, la cristallisation ne se fera-t-elle pas tout de même malgré lui ?

Prévisions du scrutin d'avril et mai 2012

Alors que peut-on en déduire des prévisions du scrutin qui se déroulera en avril et mai prochain ?

Le JDD a livré, on l'a dit plus haut, une intéressante enquête notamment menée par Nicolas Prissette. La fiabilité des enquêtes est encore en question. C'est d'abord une question de calendrier. Ainsi Brice Teinturier, directeur général de l'IPSOS, estime que l'écart de 4 ou 5 points mesuré, à l'issue de l'annonce de candidature de N. Sarkozy, entre les deux finalistes présumés, existe bel et bien. Il précise avoir "doublé tous mes sondages par téléphone et Internet afin de limiter les risques d'erreurs. Je trouve les mêmes résultats ". Ces concurrents qui ont, eux, sondé après le meeting de Marseille (qui n'a pas marqué l'opinion publique), ne trouvent pas tant d'écart. Si l'on s'appuie sur le constat des expériences passées, on pourrait déduire que les sondages donnent assez clairement le tiercé gagnant, soit en 2012, Hollande - Le Pen - Sarkozy (par ordre alphabétique pour éviter toute susceptibilité des lecteurs), il sera sans doute difficile à Bayrou de se hisser sur le podium lors de prochain premier tour, comme un ouvrage récent de Dominique Paillé le propose (Panique à l'Elysée, Grasset, 2012). Fera-t-il mentir ce constat ?
Il se trouve que, depuis quelques semaines, le député aquitain a baissé et stagne même autour de 11%. Sa présence au second tour est donc très hypothétique. Quant à Marine Le Pen cela n'est somme toute pas impossible, du fait que les situations précédentes peuvent faire penser que le potentiel réel du parti frontiste n'est jamais fixe. La seule certitude, issue de 2002, c'est qu'il est capable d'être au 2d tour.
Son pseudo-problème de signatures (vieille technique héritée en droite ligne de son père pour faire campagne !) a été juridiquement réglé par le Conseil Constitutionnel (décision du 21 février 2012). A propos de la candidature FN, rappelons qu'un rapport des sénateurs Portelli et Sueur, publié en 2010, a mis en lumière la technique du "redressement".
En quelques mots, les sondeurs vont corriger les réponses car les sondés d'extrême-droite cachent leur préférence et ceux de la gauche modérée sont sous-représentés. Dès lors les instituts relèvent ou abaissent leurs résultats selon un secret de fabrication bien gardé. "Dans cette procédure finale, il y a une part humaine, par définition faillible et subjective". Et c'est là que se trouve, selon nous, une des limites aussi méconnues que fortes des sondages.

Concernant le match qui s'annonce entre Sarkozy et Hollande, le JDD montre que les écarts vont de 1 à 7 points. C'est substantiel. L'avantage actuel de Hollande dans les sondages peut-il laisser penser que celui-ci sera en tête en avril prochain ? C'est probable même si on ne peut exclure une inversion, dans un coude-à-coude possible dans la dernière ligne droite. Et puis un évènement, notamment en politique extérieure, peut chambouler les choses.

Le second tour semble susciter, à la lumière des expériences passées, beaucoup moins d'interrogations. Là encore l'écart entre les deux finalistes potentiels évolue peu au fil des sondages et ne diffère jamais beaucoup du résultat final. Mais attention tout de même au cas de Marine Le Pen qui oscille entre 18 et 20%. Il existe tout de même un fort rejet de l'actuel président, pas toujours mesuré par les instituts ou alors bien caché par les sondés. Rappelons que certains ont évoqué, depuis assez longtemps, "un 21 avril à l'envers", c'est-à-dire une finale gauche/ extrême droite. C'est ce qu'a rappelé F. Fillon lui-même au Maine Libre (13 février 2011). Même si l'écart semble se creuser entre la représentante frontiste et les deux autres favoris, le pire s'il n'est jamais sûr, peut arriver.

En cas de second tour opposant Hollande et Sarkozy, on voit mal comment ce dernier pourrait sortir gagnant tant le retard accumulé, avec constance, depuis des mois, est assez considérable à moins de 2 mois du scrutin. Ceci est d'autant moins probable que les sondages de 1995 et 2007 (en 2002, on n'avait jamais prévu la bonne finale) semblent montrer que les tendances de second tour évoluent peu au fur et à mesure que la date fatidique approche. Avec entre 1 et 7 points de retard Sarkozy a sans doute d'ores et déjà perdu la partie. Avec le premier écart c'est d'un cheveu, avec le second, c'est une Berezina. Mais dans les deux cas, ce serait une situation inédite : le premier président de la Vème République à avoir perdu au second tour en se représentant.

Le rôle de la commission des sondages

On peut s'interroger aussi sur le rôle de la commission des sondages. Il est bien modeste, disons-le. Mise en place par la loi du 19 juillet 1977 (révisée en 2002), elle est placée auprès du Ministère de la Justice. Elle est chargée de recueillir à la veille de chaque sondage, la méthodologie complète des sondeurs. Si elle constate un dérapage, elle adresse une mise au point publique. La dernière remonte à septembre 2011 à l'encontre de l'Institut CSA. Ce dernier a pour actionnaire unique le Groupe Bolloré. C'est ce groupe, puissant, qui emploie, au titre de son domaine média, Mme Trierweiler compagne de F. Hollande, et dont le patron, Vincent Bolloré, possède un yacht qui a servi de lieu de villégiature à N. Sarkozy à peine élu.

Alors, pour finir, la question tant attendue : les instituts de sondage sont-ils politisés ?

Certains sont proches du pouvoir en place (CSA), d'autres sont plus indépendants. Surtout ils ont des clients qui leur commandent des études et donc les font vivre. Parmi lesdits clients, il y a une majorité de partis politiques. Il y a même l'Elysée qui a tout de même dépensé, en 2011, près de 23 millions d'euros pour des sondages. Heureusement depuis le rapport 2009 de la Cour des Comptes, les enquêtes l'ont été selon des marchés publics légaux. Des pressions existent donc, elles sont incontestables. Et puis certains sondeurs aiment aussi "jouer" avec l'opinion publique. Quant à cette dernière, nous nous rallierons volontiers à cette analyse de Denis Pingaud issue de Secrets de sondages (Seuil, 2011) : "Je ne crois pas à l'influence manipulatrice des sondages. L'opinion est acculturée. L'avalanche d'enquêtes fait que les effets sont annulés par le sondage suivant. Il y a un double mouvement, certains électeurs volent au secours de la victoire, d'autres se démobilisent".

Rendez-vous maintenant en mai prochain pour savoir si ce qui l'en sera. Les paris sont ouverts ! Le dernier mot appartient heureusement aux électeurs : "les sondages ne votent pas, ce sont les gens qui votent" (Hillary Clinton, 2000).

Par Raphaël PIASTRA,
Maître de Conférences-Docteur en Droit Public, Université d'Auvergne
Avec le concours de Patrick NEHEMIE, professeur agrégé d'Economie et Gestion, Université d'Auvergne

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 Fiche de Raphael Piastra

Profession : Maître de conférences en droit public
Société : Université d'Auvergne
Site web : U-clermont1.fr/

Blog ouvert le : 22/10/2007
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