Pathologie du Transport aérien
Article de doctrine publié le lundi 2 juillet 2001.
Rédigé par Jean Belotti et classé dans le thème Transport.
Ma chronique de juin, relative au krach d'Air Liberté, m'a valu un encourageant courrier des lecteurs. Tous en déduisent que le transport aérien n'est pas en bonne santé, ce qui me conduit, aujourd'hui, à aborder ce sujet. Observant depuis des années l'évolution de ce monde du transport aérien, que peut-on retenir d'essentiel quant à la destinée du transport aérien? L'environnement du maladeAvant d'ausculter le malade, voyons quel est le contexte et l'environnement dans lesquels il se développe. Et, cependant, constat doit être fait que de très nombreux citoyens rejettent les effets de la mondialisation libérale, soit par conviction personnelle, soit parce qu'ils en sont déjà les victimes directes ou indirectes et dont la liste représenterait déjà des centaines de pages. Ils sont inquiets et refusent l'évolution actuelle du capitalisme, marquée par une forte croissance des inégalités et de la précarité. Et l'Europe la dedans? Quelle que soit son organisation politique - laquelle, de nos jours, fait la Une des médias - elle est condamnée à se fortifier et à s'élargir face aux défis intercontinentaux à relever, face à l'émergence de nouveaux modèles de civilisation, face aux pressions d'autres continents dont l'hégémonie est manifeste. Le malade: le transport aérienLes symptômes sont connus: encombrement du ciel, nombre et importance des retards, inflation des coûts et des tarifs, désorganisation, krach financier, incidents et accidents,... nous n'y reviendrons pas. Les causes sont également connues: effets de la "deregulation", laxisme, impasses sur la sécurité, coups bas dans les relations entre compagnies. Quel est l'état du malade? Autrement dit, possède-t-il une suffisamment bonne constitution pour réagir et contribuer à sa guérison? La réponse est pessimiste. L'ordonnance d'un médecinParmi les différents points de vue exprimés, je retiens celui récemment émis par le représentant d'une association regroupant plus de 250 compagnies aériennes. 1. Pour lui, "malgré la création de grandes alliances, le secteur reste encore trop fragmenté et il a besoin d'une restructuration à tous les niveaux. pour faciliter les fusions entre compagnies aériennes". Il ajoute, à juste raison, "les alliances ayant une composante d'instabilité, elles ne pourront pas aller plus loin et ne rapporteront donc jamais des gains d'une façon aussi efficace que des fusions à part entière". Puis Ail se félicite de la généralisation de la dérégulation au niveau international". Commentaires: La dérégulation s'inscrit dans la doctrine libérale qui se réfère à l'économie de marché, sans intervention des Pouvoirs Publics. Trois banderilles: 2. Commentant le climat incertain de la situation économique internationale, il insiste sur la nécessité du secteur "de se montrer meilleur gestionnaire" et de "mieux prévoir les ralentissements de la croissance". Commentaires: Il s'agit de deux voeux pieux ou de la volonté de botter en touche pour ne pas entrer dans le vif du sujet. En effet, pour que le conseil soit opérationnel, il conviendrait d'indiquer les méthodes à mettre en oeuvre pour mieux gérer son affaire. Quand on sait que la grande majorité des postes d'un compte d'exploitation échappent à la volonté des dirigeants, que les coûts augmentent régulièrement, que le coût de carburant vient d'augmenter de plus de 20 % pour certaines compagnies, que le trafic est en baisse, il serait intéressant que l'auteur nous en dise un peu plus pour que les dirigeants en place puissent se comporter en meilleur gestionnaire! Quant à la prévision des ralentissements de la croissance elle n'a jamais été une science exacte. Depuis cinquante ans, les cycles de reprise et de ralentissement - dépendant eux- mêmes de très nombreux autres facteurs géopolitiques - ont toujours été inattendus. 3. "Pour faire face à ses défis, il est vital que les compagnies continuent à réduire leurs coûts de distribution et surtout ne cèdent pas devant des revendications salariales déraisonnables". Commentaires: La course à la réduction des coûts est une stratégie qui ne peut s'appliquer qu'une ou deux fois pour être efficace, simplement par le fait qu'il existe des seuils d'incompressibilité au delà desquels il est impossible d'aller, sous peine d'effondrement du château de cartes. Quant aux revendications salariales, quelle est la signification concrète de cette appréciation qualificative de "déraisonnable"? Au plan mondial, depuis plusieurs années, les personnels - de toutes catégories - ont participé à une meilleure efficience de leur compagnie en acceptant de travailler plus, tout en gagnant moins. Ont-ils profité de l'embellie des quelques années passées? La réponse est négative puisque les syndicats ont commencé à se manifester. Il en est ainsi aux Etats-Unis où les pilotes - perdant patience - ont engagé des mouvements de grèves en demandant des augmentations de salaires de plus de 20%. C'est ainsi que, par exemple, la compagnie Delta, plutôt que de subir une nouvelle grève, a accepté de faire de ses pilotes ceux les mieux payés du monde. En Europe également, les pilotes allemands - pourtant très discrets depuis des années - ont, eux aussi, demandé une augmentation de 30% pour en obtenir une, non négligeable, de 17%. Il serait donc imprudent d'écarter l'hypothèse de l'effet boule de neige pouvant se manifester, à plus ou moins longue échéance, dans d'autres compagnies européennes. Puisque les médicaments prescrits ne sont pas porteurs de guérison, recherchons s'il n'existe pas un autre traitement? Une autre voie à explorerC'est dans les propos du même auteur que je trouve la proposition d'une nouvelle voie susceptible d'améliorer la situation. Il s'agit, tout en se dégageant des limites imposés par les gouvernements, de franchir des étapes "vers la constitution de compagnies multinationales". En effet, les tentatives infructueuses d'intégration du transport aérien européen lancées par les Etats (Plans Sforza, Schuman, Van de Kieft, Air Union) avaient abouti à des échecs. Il fallait donc imaginer une autre façon de procéder en se dégageant des initiatives et contraintes imposées par les Etats, tout en laissant plus de liberté aux participants de mettre sur pieds un système assurant leur pérennité. Sachant bien que, vieille d'un quart de siècle, ma démonstration ne peut être convaincante en si peu de lignes, en voici cependant un très bref résumé de l'évolution qui s'effectue en huit étapes. 1.- La première consiste à développer la coopération technique, déjà bien engagée. Il en résulte une réduction des coûts et l'habitude de travailler ensemble. 2.- La deuxième conduit à effectuer un regroupement des compagnies à l'intérieur de chaque pays, débutant par des accords de coopération débouchant sur des fusions éventuelles. Ces regroupements doivent conduire à une meilleure efficience, grâce aux économies d'échelle, à la rationalisation des moyens de production. Une meilleure adaptation de l'offre à la demande doit contribuer à diminuer les coûts et augmenter les recettes. 3.- Il s'agit de créer un consortium (du type SAS - Scandinavian Airlines System, formé par la Norvège, le Danemark et la Suède) pour le trafic européen, chargé de gérer un fonds commun constitué par les compagnies participantes. Les avantages liés à cette étape, la nature des problèmes posés et les solutions éventuelles sont trop longs à développer dans cette chronique. Retenons qu'avec cette troisième étape, la coopération commerciale est engagée et que la formule du consortium permet de satisfaire ces deux buts: 4.- Les compagnies ayant réalisé d'une part une coopération technique efficace et d'autre part s'étant mises d'accord sur le plan commercial, la voie est alors ouverte vers la création d'un espace aérien européen, d'un code de navigabilité, de la recherche de l'unification des droits aériens et de l'adaptation de la réglementation. Certes, ces étapes se sont plus ou moins réalisées à ce jour, mais dans un contexte de finalités bien différentes de celles du projet décrit, ici. 5.- Les étapes précédentes, ayant permis de régler le problème intra-européen, celui des liaisons intercontinentales fait donc l'objet de cette cinquième étape. La suggestion consiste en la création d'une exploitation en commun: un pool de vols cargo et trois pools de vols passagers desservant chacun une zone particulière (Amérique du nord et du Sud; Moyen-Orient et Afrique; Asie). Ici, également, impossible de développer et commenter les avantages qui en résulteraient sur le plan de la flexibilité, de la rentabilité et de l'adaptation de l'offre à la demande.. 6.- Cette étape correspond au dernier stade de la coopération puisqu'elle débouche sur la constitution d'une ou deux compagnies européennes possédant la personnalité juridique (à la différence du consortium) et pouvant réaliser la fusion partielle ou totale de plusieurs compagnies nationales. 7.- Cette étape touche les Etats Européens. Ces derniers, vis-à-vis des Etats-Unis, doivent pouvoir être représentés par une instance commune pour négocier, par exemple, les droits d'atterrissage dont jouissent les américains en Europe. 8.- Cette dernière étape est celle du dépassement de l'Etat-Nation. Elle conduit à la création de compagnies supranationales, lesquelles auraient leurs statuts enregistrés non plus auprès d'une autorité étatique, mais supranationale. * Retenons que la coopération décrite n'avait pas pour but de créer des blocs opposés l'un à l'autre, mais d'établir un ordre dans le trafic aérien, en modifiant les règles et principes traditionnels qui gouvernent l'aviation civile dans le monde, tout en instituant à la place de la pseudo-concurrence actuelle, une réelle concurrence entre blocs sensiblement égaux. Bilan d'un demi-siècleLe développement du transport aérien s'est effectué sur deux périodes de même durée d'une trentaine d'années chacune. De la fin de la guerre en 1944 à 1975, année de la "deregulation" et de 1975 à nos jours. 1. Période d'organisation et de bonne santéLa première peut être qualifiée de période de régulation (mot français), dans le sens d'organisation. Pendant ces trente années, le transport aérien a assimilé tous les progrès technique, a défriché les grandes lignes aériennes, a formé des milliers de spécialistes de toutes disciplines. La croissance s'est développée sur les bases d'une coopération qui s'est manifestées dans de nombreux domaines. La concurrence entre transporteurs était contrôlée par une association internationale. Quant aux tarifs, écartons de suite la croyance selon laquelle ils étaient très élevés. La vérité est que, pendant cette période, les tarifs aériens ont augmenté à un rythme inférieur à celui des autres biens de consommations. En France, n'oublions pas que c'est notre compagnie nationale qui a créé et irrigué le plus long réseau du monde, assimilé tous les types d'avions du DC3 à Concorde en passant par les premiers turbo-réacteurs, les premiers réacteurs, les premiers gros porteurs. Quant à la critique concernant l'existence de déficits et leur corollaire, les subventions accordée par l'Etat pour boucher les trous, il est facile d'y répondre: En France, également, le principe de la péréquation permettait le maintien de lignes peu rentables sur le plan financier, mais qui contribuaient à l'aménagement du territoire. Bien évidemment, loin de moi l'idée d'un comportement rétrograde, passéiste, mais seulement: 2. Période de désorganisation et de maladieLa deuxième peut être qualifiée de période de "deregulation" (mot non français) mal traduit par "déréglementation". Il s'agit d'une période qui a été infectée par le virus "deregulation" dont les effets pervers dépassent, et de loin, les quelques avantages qui en ont découlés. Pour guérir, il faut le vouloirFinalement, c'est tout en haut de la pyramide qu'il faut se rendre pour savoir si le malade veut ou non guérir. La réponse dépend du choix qui sera fait entre les deux éventualités stratégiques suivantes: 1. Soit on souhaite développer un système de transport aérien qui réponde à l'attente des passagers, des opérateurs de l'économie du pays que sont les entreprises pour leurs besoins (déplacements des personnels, transport de fret), tout en contribuant à l'aménagement du territoire, dans l'intérêt de la collectivité. En effet, le développement des modes de transport a profondément modifié la notion de distance et de durée du voyage, donc la mobilité sociale et l'accélération des flux de déplacements. Tout cela se réalisant dans le cadre d'une organisation et de règles de fonctionnement respectées par tous. Comment concevoir qu'un match de rugby puisse être envisagé sans règle du jeu, sans arbitre et sans sanction! 2. Soit on laisse les destinées de ce système entre les mains de financiers dont la seule finalité est la recherche de profits ("To make money" "Faire du fric"). Dans ce cas, les faits montrent l'existence de pratiques (délocalisation, sous-traitance,...) se développant dans des conditions propices aux impasses, préjudiciables aussi bien au confort, aux attentes des passagers, qu'à la sécurité des vols. La libre concurrence a mis en relief quelques évidences qu'il convient de connaître: * Est-il envisageable d'envisager une guérison, à tout le moins à moyen-terme, du transport aérien, afin que l'humanité entière en profite? Même si les probabilités ont faibles, retenons le message de Francis Scott Fitzgerald "Savoir que les choses sont sans espoir et cependant tout faire pour les changer". Mais "qui oserait se promettre de contenter les hommes?" questionnait déjà Jean de la Bruyère. Commandant Jean Belotti ![]() |
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