Vers un "rôle social" de l'expert judiciaire ?
Article de doctrine publié le dimanche 25 février 2001.
Rédigé par Claude Guibert et classé dans le thème Monde de la Justice.
Extrait d'un exposé de Claude Guibert, Expert C.A Paris, agréé C.C et T.A. Paris devant les magistrats du TGI de Paris dans le cadre d'une journée d'informations "les accidents aériens... pour bien comprendre". "Vers un rôle "social" de l'expert judiciaire ?"Nos concitoyens ont complètement intégré le fait que la société moderne ne pouvait être que techniquement "sophistiquée" : outils, métiers, loisirs, transports sont devenus manifestement très " sophistiqués " sur le plan technique. Pour les professionnels, il est évident, il est donc culturellement admis que le risque zéro n'existe pas, qu'un tel degré de sophistication induit inéluctablement un certain pourcentage d'aléas (matériel, humain), qu'il y a donc et qu'il y aura, malgré tous les progrès en matière de sécurité, a priori un certain "tribut" à payer pour la gestion au jour le jour de tels systèmes à risque.
Et cette anomalie, cette "déviance" relative dans la routine habituelle de la vie sociale va immédiatement être reprise, exacerbée par les médias.
Le rôle de la justice sera précisément de tenter de "raccommoder" le lien social ainsi brutalement rompu :
Chaque entité concernée (administration, constructeur, assureurs, justice) va recourir à des experts pour connaître des causes et des circonstances de l'accident, parfois des responsabilités mais tout cela sous le regard inquisiteur et empressé des médias. La sophistication technique induit dans la grande majorité des cas une enquête longue et minutieuse. C'est une première incompatibilité majeure avec les contraintes inhérentes aux médias :
Manifestement le "tempo" de l'expertise sérieuse et le "tempo médiatique" sont déjà radicalement incompatibles. Encore faudrait-il que les "experts", consultés comme des points de repère rationnels dans cette marée émotive, ne s'égarent pas hors du domaine méthodique et cartésien où ils sont sensés intervenir, avoir un avis véritablement "autorisé" : soit donner un point d'analyse précis soit avouer simplement leur ignorance actuelle. Le propre d'un expert ne devrait pas être de prononcer des oracles ou d'énoncer des supputations évasives... Aussi quand l'expert ne sait pas : il doit dire simplement "je ne sais pas" car autrement, il pervertit l'équilibre de tout le système social... L'expert est un technicien du "fait", du fait démontré et reproductible. Il n'a pas à profiter de sa position d'expert pour plus ou moins imposer une "intime conviction"... une hypothèse sans preuves... Ceci vaut bien entendu au premier chef pour les experts judiciaires qui doivent travailler et raisonner dans le domaine de la preuve quantifiable et reproductible, mais doit guider également d'autres experts techniques, autorisés, voire encouragés à oeuvrer dans le domaine du "possible" et du "probable". Certaines évolutions caractéristiques d'un comportement nouveau de nos concitoyens apparaissent aussi présenter des tendances évolutives lourdes vers :
Il en résulte actuellement une mise en exergue systématique du "principe de précaution". En ce début de nouveau millénaire, il est en effet dans l'air du temps de se prosterner devant une nouvelle divinité - particulièrement médiatique - ce fameux "principe de précaution". Il y a là une confusion sémantique grave : adorer ce nouveau veau d'or du "principe de précaution" ou se conduire et /ou diriger avec prudence, ce qui n'est pas la même chose. La prudence est une vertu, mot bien oublié de nos jours... et le "principe de précaution" est à la prudence, ce que le préservatif est à l'amour : un moyen technique parmi d'autres, pas un but en soi ! Que demande-t-on finalement à un équipage d'avion ou à un dirigeant politique ou autre ? On lui demande un comportement adapté à la situation et à la mission, une action certes valable au point de vue technique, économique etc. mais essentiellement heuristique, c'est à dire toujours orienté - sous le signe de la PRUDENCE - vers la bonne décision. Or comme le souligne fort bien le philosophe A. Comte-Sponville dans son "Petit traité des grandes vertus", le sens moderne de la prudence est "l'évitement du danger" mais c'est là une acception tout à fait restrictive du sens originel (Phronésis grec ou Prudentia latin). Car "prudenti" vient de "Providere" qui signifie aussi bien prévoir que pourvoir et "la prudence en fait détermine ce qu'il faut choisir et ce qu'il faut éviter". On revient à l'heuristique et non à la frilosité excessive du "principe de précaution"! En aéronautique nous connaissons cela, que dis-je nous vivons cela constamment. La nécessité de la prudence est proportionnelle aux responsabilités et aux risques éventuels, elle est donc encore plus "capitale", plus "vitale" pour l'équipage en vol et notamment ses pilotes. Si on appliquait à la lettre le principe de précaution, aucun avion ne décollerait ! Ces notions élémentaires de philosophie devraient guider l'analyse et la conduite, y compris éventuellement médiatique, des "experts". En effet, le secret de l'instruction pénale a probablement vécu. En matière d'accident aérien, depuis la Loi (n°99-243) de mars 1999, l'accès organisé, direct et immédiat, des enquêteurs administratifs du BEA à tous les éléments de l'enquête judiciaire et la faculté accordée légalement au directeur du BEA de révéler aux médias, à sa discrétion, ces mêmes éléments de l'enquête font que pratiquement le secret de l'instruction pénale n'existe plus... L'expert judiciaire, technicien du fait, doit simplement le constater et vivre désormais au jour le jour cette situation nouvelle aux côtés du Juge d'Instruction. Pour avoir eu l'occasion d'en parler à la fin année dernière avec un haut magistrat de la Chancellerie, il nous paraît évident que la Justice en tant qu'institution ne pourra longtemps encore se réfugier derrière ce qui reste du "secret de l'instruction", secret que nos habitudes sociales notamment médiatiques et mêmes les évolutions récentes du texte législatif spécifique déjà cité (Loi BEA) ont déjà mis en pièces. Or si la Justice veut "communiquer " médiatiquement, elle fera comme tout le monde, elle se tournera vers ses enquêteurs spécialisés : les experts judiciaires ou les gendarmes de transport aérien. On notera d'ailleurs que pour la première fois à ma connaissance en matière d'enquête judiciaire une antenne de liaison organisée et spécifique avec les médias existait auprès de la cellule "Concorde 95" qui regroupait "pour action" l'ensemble des OPJ concernés par les suites de cet accident... Une autre évolution commence également à poindre, c'est le contact direct, en présence et sous l'égide de certains Juges d'Instruction, entre les Experts judiciaires et les parents des victimes des accidents aériens ou leurs associations... pour expliquer les choses et notamment la difficulté et la longueur de certains travaux d'expertise. C'est une autre facette d'un rôle éminemment "social" que peut remplir utilement l'expert judiciaire. Cette évolution vers un rôle social de tous les experts, y compris au sein de l'institution judiciaire, est plus ou moins inéluctable à relativement court terme... Elle s'intègre d'ailleurs dans le rôle général de "recomposition" du lien social, rompu par l'accident aérien, rôle confié notamment à la Justice, comme précédemment évoqué. C'est une tâche noble mais difficile, il conviendra manifestement de s'y préparer dans le cadre judiciaire... Claude Guibert ![]() |
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